A Sébastien.
C’est aujourd’hui, à l’abri de son joug que j’ai décidé de partager ce douloureux souvenir. Plus d’un an après la dernière confrontation, le souvenir reste entier. C’est dans une maison banale de lotissement, loin du cliché d’amytiville ou de la demeure du Comte Dracula, qu’a sévit le mal. Un mal plus sombre et plus machiavélique encore que le mystérieux Norman bates : le Lustre de l’hameau du Val Lambert.
C’est pourtant là bas, dans l’innocente apparence d’un lustre, que le Malin résidait. Quelle personne aurait pu imaginer que le diable en personne se manifesterait dans un objet si banal et si inoffensif en apparence ? Absurde penserez-vous. Et pourtant…
C’est au milieu du salon à un endroit habituel pour un tel objet qu’il avait prit place, six ampoules le composaient, son diamètre était d’environ soixante centimètres, ce qui en faisait un objet lourd et imposant. Mais le fait le plus important réside en la hauteur à laquelle il se trouvait du sol, qui était d’environ d’un mètre quarante. L’autre fait, était la disposition du canapé. C’était un canapé en L, placé de façon à ce qu’importe le lieu où nous nous trouvions assis, le lustre nous menaçait de son imposante silhouette. Y avait-il eu un plaisir sadique des propriétaires des lieux, à placer de tel sorte le canapé ? Pendant des années j’ai ignoré l’importance de l’objet, car la menace n’était pas encore née. C’est à l’age de douze ou treize ans, une fois atteint la taille critique, que j’y prêtai enfin attention. Je ne me souviens pas la première fois que nous nous sommes rencontré. Sans doute que cette première étreinte douloureuse n’annonça pas à mes yeux le mal à venir. Durant près de huit années, nous nous rencontrâmes à de nombreuses reprises, toute plus douloureuses les unes que les autres. Quel comble qu’un lustre à six ampoules nous fasse voir trente-six chandelles. Il y avait là une sorte de rituel, à chaque fois que je me levais, un choc bref et violent survint. Celui de mon crâne contre le Lustre. Un véritable coup de massue, un direct du droit de Mike Tyson, un CRS donnant un coup de matraque en pleine tête, une enclume tombé du ciel, un choc si violent qu’il vous faut plus de une minute avant de reprendre ses esprits. La douleur venait tout droit des plus sombres tortures de l’enfer. Si les nazis avaient pu prendre connaissance d’une telle torture, Jean Moulin aurait cédé... On aurait pu jouer la mélodie de Psychose à chaque fois qu’une personne en était victime. Quiconque n’a jamais goûté au lustre, ne connaît pas la souffrance ultime.
Au-delà de la torture corporelle, il y avait la torture morale. Lorsque j’étais assis, il m’arrivait de lever les yeux vers la masse qui me dominait, elle semblait m’attendre patiemment. Si il avait pu esquisser un sourire il l’aurait fait, avec un de ces petit rire machiavélique à donner la chair de poule. C’est comme si il nous regardait, attendant patiemment le moment venu. A ce moment là, on y pense, on se dit que en se levant, on parviendra à l’éviter. Hélas le moment venu, on l’avait déjà oublié. Comme si son influence n’avait jamais existé, qu’il avait su s’extirper de notre esprit. On pourrait penser qu’il était facile d’éviter le châtiment du Lustre, et pourtant, c’était un rituel pour quiconque s’est assis dans le canapé. D’innombrables personnes se sont confrontées à lui. C’était un combat inégale et perdu d’avance : Plusieurs kilos de ferrailles, des pointes métalliques face à la masse osseuse et fragile de la boite crânienne. Il y a les chanceux, ceux qui après plusieurs chocs se sont habitués à sa présence et ont su à long terme apprivoiser le démon et ceux, comme moi, qui ont toujours subit le fléau qui s’abattait. Je ne suis pas sur que c’était une question généralisation, c’est le Lustre lui-même qui choisissait ses victimes. Je fus, je pense, sa proie favorite. Les propriétaires quand à eux, ne s’en souciaient guère, c’était au contraire un plaisir que de voir les victimes s’enchaînant comme dans un abattoir. J’admet moi-même avoir esquisser des sourires à voir une autre personne que moi subir le supplice du lustre. C’est non sans honte que aujourd’hui j’avoue avoir à maintes reprises imaginé un pacte diabolique entre les propriétaires et le Démon. Pourquoi ne le subissaient ils pas ? Mon ami m’a affirmé que au début cela lui est arrivé. Mais j’en doute. Le mal ne s’abattait que sur les étrangers à la maison. Toutes personnes étrangères devaient subir l’épreuve du choc et de la douleur qui s’en suivait. Pourtant j’étais un habitué des lieux, mais jamais il ne me lâcha. Qu’avais-je fais ? Je me souviens qu’un fois le choc fut si violent qu’une des lampes se détacha. A ce moment là j’avais gagné une bataille, mais pas la guerre, car en effet il en restait cinq autres. Malheureusement le goût de la victoire fut bref, car quelques minutes après il fut réparé, à nouveau intact, prêt à s’abattre sur vous plus vengeur que jamais. Il y a un autre détail qui me revient soudainement, c’est la table basse. Comme si cela ne suffisait pas, il arrivait que quasi-simultanément que l’assommoir, s’en suivi un coup au tibia contre cette table. Véritable maison des sévices. Aujourd’hui c’est non sans nostalgie, et peut être également par masochisme, que parfois je rêve d’une dernière étreinte douloureuse avec le lui. Son influence est toujours présente en moi. J’ai développé la phobie des lustres. Jamais un objet aussi banal qu’il soit n’a eu autant de pouvoir.
A l’heure ou j’écris ces lignes, après le déménagement de leurs propriétaires, sans doute se trouve-t-il dans un carton, se couvrant petit à petit de poussière, attendant patiemment le jour, où il se retrouvera sur l’étale d’une brocante. Pour que à nouveau des innocents subissent le châtiment ultime du Lustre maudit.